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Guy Wagner (III)
 

Theodorakis, un homme politique




















Réalisation graphique: Claude Wagner

Extrait
 

(...) Il y a une constante dans la démarche politique de Theodorakis. Dans les questions de politique extérieure, il se trouve clairement et sans la moindre concession, du côté de la Grèce et de son gouvernement, de quelque couleur qu’il soit. Quand celui-ci refuse de rompre les liens avec la Serbie, il applaudit ; il est intransigeant dans la défense de la position grecque sur la question de la Macédoine, et quand la critique de l’Europe à l’égard de sa patrie augmente, il s’insurge et invite les politiciens et ses compatriotes à quitter l’Union Européenne, alors qu’il s’est toujours considéré comme «Européen ».

Theodorakis est-il donc inconséquent? Est-il une girouette politique?

Il apparaît certainement ainsi quand on ne considère que l’actualité, si on regarde la politique par le microscope, si lui-même ne peut pas réaliser ses idées seul et qu’il doit conclure des alliances. Celles-ci, cependant, troublent la vision des grandes options dont il part toujours, et lui-même n’y voit pas toujours clair, étant trop confiant dans les autres.

Sa façon d’agir apparaît comme inconséquente, parce que, pour ses options politiques, il se réfère toujours au peuple souverain, dont il respecte les décisions comme l’expression démocratique de la liberté A titre d’exemple rappelons son soutien au KKE (PC grec) en 1978 quand celui-ci a montré sa force sortie des urnes.

Pourtant, on sait aussi que ces décisions sont loin d’être toujours rationnelles et sensées. Qu’on pense seulement à la réélection de Papandreou!

Mais si on considère que le courant dominant de sa pensée a précisément pour base la volonté souveraine du peuple, Theodorakis est très conséquent. Il reste un homme de Gauche convaincu. Voilà pourquoi, pendant le temps où il a soutenu Mitsotakis et l’a aidé comme ministre, il s’est toujours considéré comme un partenaire indépendant dans une coalition, comme il a été dans les années 70 le partenaire indépendant pour les partis de Gauche.

Le fil rouge de sa pensée et de son action est et reste la quête de l’unité des Grecs l’unité comme condition préalable pour que les Grecs n’aient plus à revivre les souffrances qui ont marqué leur passé. Son but est l’union spirituelle et politique du peuple, la souveraineté du peuple, la «démo-cratie précisément, obtenue grâce à un véritable partage des responsabilités. Theodorakis est certain que celles-ci peuvent être apprises, au moyen des valeurs d’une culture qui appartient au peuple.

Sous cet angle de vue, il reste étonnamment fidèle à ses convictions. Personne ne peut dire combien il a souffert de la Grèce, combien les insultes, les attaques, les haines qu’il a rencontrées, l’ont blessé. Que pourtant ces hostilités et cette haine ne l’aient pas brisé et qu’il se soit pas détourné de ses compatriotes, montre une force intérieure et une grandeur spirituelle rares.

Quand la Grèce rencontre du dédain et est confrontée au mépris des autres, quand Theodorakis doit constater que ce sont des politiciens de son pays qui sont à l’origine de son humiliation, c’est sa fierté personnelle qui est blessée, et il crie son indignation. D’où sa haine des membres de la junte qui, déjà par leur bêtise, leur stupidité, ont amené l’opprobre sur sa patrie ; d’où sa lutte contre Papandreou, quand celui-ci a rendu la Grèce ridicule avec sa dernière passion amoureuse ; d’où son coup de colère quand l’entourage d’Öcalan a accusé le gouvernement de son pays de complicité dans l’enlèvement de celui-ci.

Il est clair pour Theodorakis que quelqu’un qui a des attaches aussi profondes avec sa patrie et qui en a autant souffert que lui, a aussi le droit de mieux s’identifier avec à elle que d’autres. Il a aussi le droit d’exiger pour lui de pouvoir articuler sa pensée de façon radicale et absolue.

Aussi, Theodorakis est moins un politicien, qu’un moraliste. Or, dans un moraliste, il y a toujours une radicalité. Un moraliste connaît seulement la purification radicale, la «katharsis que Mikis a toujours exigée, et le vrai mérite politique de Theodorakis vient des valeurs éthiques à partir de laquelle il a construit sa relation profonde avec la Grèce.

Que la culture grecque appartienne aujourd’hui en grande partie au peuple, c’est son mérite et fait de lui une personnalité de respect et d’estime.

Lentement, mais sûrement, ses compatriotes sont en voie de le comprendre. La preuve en est le fait que tout le pays, depuis le président de la République jusqu’aux intellectuels et créateurs de tous bords, soutiennent sa candidature au Prix Nobel de la Paix 2000, initiée par l’écrivain, Giorgos Skourtis et les deux députés Giorgos Lianis et Giorgos Pantagias.

Theodorakis, un homme de la paix? Indubitablement!

Avant tous les hommes politiques, les officiels, il s’est activement engagé pour la réconciliation et la paix avec le soi-disant «ennemi héréditaire, la Turquie, en initiant avec un collègue et ami turc, Zülfü Livaneli, les «Amitiés gréco-turques et en donnant, comme premier musicien grec, des concerts en Turquie.

Il a dénoncé l’invasion de Chypre, tout en mettant le doigt dans la plaie de la responsabilité de la junte dans cette invasion et en initiant la série de concerts qui allaient le conduire, toujours avec Livaneli, à la frontière verte à Nicosie, afin de plaider pour une solution pacifique du problème et de faire diminuer les tensions entre les deux communautés chypriotes au moment même où la moindre étincelle risquait de mettre le feu aux poudres.

La maladie l’en a empêché.

Malgré les tensions politiques existantes, il est allé au FYROM pour y donner des concerts et plaider pour une bonne entente entre voisins.

Il a dénoncé avec toute la passion qui peut être la sienne, les attaques de l’OTAN contre les voisins serbes, tout en exigeant des responsables politiques à Belgrade qu’ils respectent pleinement les droits de l’homme.
Mais surtout, par les souffrances endurées, par ses combats pour plus de tolérance et d’union et sa résistance à toute forme de dictature, par son immense œuvre musicale et écrite, il a réconcilié la Grèce avec son passé, et il contribué à la paix intérieure dans son pays, en rendant aux Grecs leur dignité et fierté.

Alors qu’il fête ses 75 ans, il aura quand même réussi à voir son vœu exaucé «Unissez-vous! »

Aussi peut-on parler à juste titre de sa vie et de ses souffrances comme d’une «vie pour la Grèce, sa patrie à laquelle il a toujours tout donné. Le « Prix Onassis 2000 » est à cet égard comme une reconnaissance de ce don du compositeur à sa patrie.

L’est aussi le merveilleux spectacle multidisciplinaire initié par le Théâtre Municipal et Régional de Patras (DI.PE.THE) sur sa vie et sa musique : Mikis Theodorakis. Mia Mousiki Parastasi qui remporte dans toute la Grèce un triomphe.

Un autre compositeur s’est-t-il déjà vu mis sur scène de son vivant, et encore avec une telle ferveur juvénile et tant d’engagement et de talent ? Aura-t-on jamais eu la possibilité de se rendre compte d’une manière aussi intense de tout ce que Theodorakis a créé comme musiques depuis sa jeunesse? Décidément, non.

Heureux un pays qui peut s’enorgueillir d’une richesse musicale pareille !



Extrait de: Mikis Theodorakis. Une vie pour la Grèce. Editions PHI, Echternach, 2000

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