(...) Il y a une constante dans
la démarche politique de Theodorakis. Dans les questions de
politique extérieure, il se trouve clairement et sans la moindre
concession, du côté de la Grèce et de son gouvernement,
de quelque couleur qu’il soit. Quand celui-ci refuse de rompre les
liens avec la Serbie, il applaudit ; il est intransigeant dans la
défense de la position grecque sur la question de la Macédoine,
et quand la critique de l’Europe à l’égard de sa patrie
augmente, il s’insurge et invite les politiciens et ses compatriotes
à quitter l’Union Européenne, alors qu’il s’est toujours
considéré comme «Européen ».
Theodorakis est-il donc inconséquent? Est-il une girouette
politique?
Il apparaît certainement ainsi quand on ne considère
que l’actualité, si on regarde la politique par le microscope,
si lui-même ne peut pas réaliser ses idées seul
et qu’il doit conclure des alliances. Celles-ci, cependant, troublent
la vision des grandes options dont il part toujours, et lui-même
n’y voit pas toujours clair, étant trop confiant dans les autres.
Sa façon d’agir apparaît comme inconséquente,
parce que, pour ses options politiques, il se réfère
toujours au peuple souverain, dont il respecte les décisions
comme l’expression démocratique de la liberté A titre
d’exemple rappelons son soutien au KKE (PC grec)
en 1978 quand celui-ci a montré sa force sortie des urnes.
Pourtant, on sait aussi que ces décisions sont loin d’être
toujours rationnelles et sensées. Qu’on pense seulement à
la réélection de Papandreou!
Mais si on considère que le courant dominant de sa pensée
a précisément pour base la volonté souveraine
du peuple, Theodorakis est très conséquent. Il reste
un homme de Gauche convaincu. Voilà pourquoi, pendant le temps
où il a soutenu Mitsotakis et l’a aidé comme ministre,
il s’est toujours considéré comme un partenaire indépendant
dans une coalition, comme il a été dans les années
70 le partenaire indépendant pour les partis de Gauche.
Le fil rouge de sa pensée et de son action est et reste la
quête de l’unité des Grecs l’unité comme condition
préalable pour que les Grecs n’aient plus à revivre
les souffrances qui ont marqué leur passé. Son but est
l’union spirituelle et politique du peuple, la souveraineté
du peuple, la «démo-cratie précisément,
obtenue grâce à un véritable partage des responsabilités.
Theodorakis est certain que celles-ci peuvent être apprises,
au moyen des valeurs d’une culture qui appartient au peuple.
Sous cet angle de vue, il reste étonnamment fidèle à
ses convictions. Personne ne peut dire combien il a souffert de la
Grèce, combien les insultes, les attaques, les haines qu’il
a rencontrées, l’ont blessé. Que pourtant ces hostilités
et cette haine ne l’aient pas brisé et qu’il se soit pas détourné
de ses compatriotes, montre une force intérieure et une grandeur
spirituelle rares.
Quand la Grèce rencontre du dédain et est confrontée
au mépris des autres, quand Theodorakis doit constater que
ce sont des politiciens de son pays qui sont à l’origine de
son humiliation, c’est sa fierté personnelle qui est blessée,
et il crie son indignation. D’où sa haine des membres de la
junte qui, déjà par leur bêtise, leur stupidité,
ont amené l’opprobre sur sa patrie ; d’où sa lutte contre
Papandreou, quand celui-ci a rendu la Grèce ridicule avec sa
dernière passion amoureuse ; d’où son coup de colère
quand l’entourage d’Öcalan a accusé le gouvernement de
son pays de complicité dans l’enlèvement de celui-ci.
Il est clair pour Theodorakis que quelqu’un qui a des attaches aussi
profondes avec sa patrie et qui en a autant souffert que lui, a aussi
le droit de mieux s’identifier avec à elle que d’autres. Il
a aussi le droit d’exiger pour lui de pouvoir articuler sa pensée
de façon radicale et absolue.
Aussi, Theodorakis est moins un politicien, qu’un moraliste. Or, dans
un moraliste, il y a toujours une radicalité. Un moraliste
connaît seulement la purification radicale, la «katharsis
que Mikis a toujours exigée, et le vrai mérite politique
de Theodorakis vient des valeurs éthiques à partir de
laquelle il a construit sa relation profonde avec la Grèce.
Que la culture grecque appartienne aujourd’hui en grande partie au
peuple, c’est son mérite et fait de lui une personnalité
de respect et d’estime.
Lentement, mais sûrement, ses compatriotes sont en voie de le
comprendre. La preuve en est le fait que tout le pays, depuis le président
de la République jusqu’aux intellectuels et créateurs
de tous bords, soutiennent sa candidature au Prix Nobel de la Paix
2000, initiée par l’écrivain, Giorgos Skourtis et les
deux députés Giorgos Lianis et Giorgos Pantagias.
Theodorakis, un homme de la paix? Indubitablement!
Avant tous les hommes politiques, les officiels, il s’est activement
engagé pour la réconciliation et la paix avec le soi-disant
«ennemi héréditaire, la Turquie, en initiant avec
un collègue et ami turc, Zülfü Livaneli, les «Amitiés
gréco-turques et en donnant, comme premier musicien grec, des
concerts en Turquie.
Il a dénoncé l’invasion de Chypre, tout en mettant le
doigt dans la plaie de la responsabilité de la junte dans cette
invasion et en initiant la série de concerts qui allaient le
conduire, toujours avec Livaneli, à la frontière verte
à Nicosie, afin de plaider pour une solution pacifique du problème
et de faire diminuer les tensions entre les deux communautés
chypriotes au moment même où la moindre étincelle
risquait de mettre le feu aux poudres.
La maladie l’en a empêché.
Malgré les tensions politiques existantes, il est allé
au FYROM pour y donner des concerts et plaider pour une bonne entente
entre voisins.
Il a dénoncé avec toute la passion qui peut être
la sienne, les attaques de l’OTAN contre les voisins serbes, tout
en exigeant des responsables politiques à Belgrade qu’ils respectent
pleinement les droits de l’homme.
Mais surtout, par les souffrances endurées, par ses combats
pour plus de tolérance et d’union et sa résistance à
toute forme de dictature, par son immense œuvre musicale et écrite,
il a réconcilié la Grèce avec son passé,
et il contribué à la paix intérieure dans son
pays, en rendant aux Grecs leur dignité et fierté.
Alors qu’il fête ses 75 ans, il aura quand même réussi
à voir son vœu exaucé «Unissez-vous! »
Aussi peut-on parler à juste titre de sa vie et de ses souffrances
comme d’une «vie pour la Grèce, sa patrie à laquelle
il a toujours tout donné. Le « Prix Onassis 2000 »
est à cet égard comme une reconnaissance de ce don du
compositeur à sa patrie.
L’est aussi le merveilleux spectacle multidisciplinaire initié
par le Théâtre Municipal et Régional de Patras
(DI.PE.THE) sur sa vie et sa musique : Mikis Theodorakis. Mia Mousiki
Parastasi qui remporte dans toute la Grèce un triomphe.
Un autre compositeur s’est-t-il déjà vu mis sur scène
de son vivant, et encore avec une telle ferveur juvénile et
tant d’engagement et de talent ? Aura-t-on jamais eu la possibilité
de se rendre compte d’une manière aussi intense de tout ce
que Theodorakis a créé comme musiques depuis sa jeunesse?
Décidément, non.
Heureux un pays qui peut s’enorgueillir d’une richesse musicale pareille
!
Extrait de: Mikis
Theodorakis. Une vie pour la Grèce. Editions PHI, Echternach,
2000
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