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À clavier ouvert ... (68)


Le Papillon de Solutré

Quatrains par Lambert Schlechter

 

Le terme allemand pour poésie, Dichtung, signifie densification  : c’est un processus lent qui demande une certaine distanciation, en tout cas une décantation, une distillation du vécu. Aussi, Lambert Schlechter, qui a donné jusqu’ici essentiellement des textes diaristiques en prose poétique, a-t-il publié peu de recueils de poésie pure. Celui qu’il vient de confier au public (1) rassemble des pièces réparties en sept sections. La première (« Le strapontin de la Huchette ») est datée de 1991, la dernière, éponyme, de 2003. Voici donc un journal qui affecte la forme de quatrains volontiers octosyllabes qui nous emmènent à Paris, souvent, mais aussi en Toscane, en Bourgogne, en Luxembourg, en Belgique et dans le pays des livres.

Retour vers la tradition ou utilisation d’un moule conventionnel au profit d’une parole personnelle ? Lambert Schlechter ne se prive pas de commenter ses recettes de plume : « non, ce n’est pas quatrains que j’écris / je n’ai pas de syllabes à compter / ce que je fais, c’est des notes calibrées / d’avoir un moule, ça me fait avancer ». Comme beaucoup de ses confrères contemporains, ce Luxembourgeois est confronté à une double question : de quoi parler et comment ? Les idéologies, les utopies ne faisant plus recette, il reste l’exploration des filons intérieurs, ce à quoi Lambert s’applique avec l’allégresse obstinée d’un gamin tout à son plaisir solitaire et la candeur d’un artiste qui redécouvre le monde à travers la jubilation de l’homme affranchi de préjugés. Mais qui sait mobiliser autant Prévert que Yang Wan li, autant Pessoa que Su Tung po, autant Tchaïkovski que le blues, autant Utamaro que Cézanne, autant Primo Levi que Béatrice Lecat. Bref, une culture de l’éclectisme, du télescopage et du cosmopolitisme. Une poétique du disparate et du minimalisme, placée sous le signe du désir exploré et ritualisé, vouée à « l’anodine démence des mots ». Une petite musique répétitive et susurrée diffusant la chanson du faiseur de quatrains qui aligne, tricote ou fait claudiquer ses rangées de syllabes, tel un Verlaine ou un Queneau. Et qui sait que bander et écrire ont partie liée, étant liés à la pulsion de la vie même.

Le lecteur est frappé par la discipline que le poète s’impose dans le recours à la prosodie classique, rime exceptée, en combinaison avec une utilisation très libre des niveaux de langue et des concepts philosophiques. Ce qui, en effet, semble être sa marque de fabrique, c’est un ton familier dans la confidence et dans la réflexion. Ses « haïkus bavards » se signalent par un lexique parfois néologique (« gaminement », « sartriennement », « la pouaisie »), des archaïsmes (« je pétrarquise mon amour »), des asyndètes, des suppressions de pronoms ou de particules négatives, du français parlé (« le cinoche de nos amours »). Pour parler de choses fort sérieuses – la relation amoureuse, l’obsession consolante de l’écriture et de l’envie sexuelle, la familiarité de la mort – un phrasé parfois burlesque, en décalage par rapport au message apparent, mais conséquent, sachant vers quoi il tend : vers l’expression d’une authenticité, d’une nudité rythmée. À sa façon, Lambert dit la difficulté et la joie d’exister et d’en rendre compte. Cela passe à l’occasion par un « menuet des petits riens », comme cette perle en hommage aux charmes érotiques insoupçonnés d’un Echternach commercial, provincial et trivial : « je m’arrête devant la vitrine lingerie / de la Maison Decker / culottes Schiesser en coton blanc / ça s’arrondit sur un pubis en plastic ». En plus aérien, ce sera « un papillon vaguement chinois égaré dans les Ardennes », selon le mot du poète à l’auteur de ces lignes.

 

Frank WILHELM

 

Publié dans Tageblatt. Livres – Bücher, Esch-sur-Alzette (L), 19.03.2004.

(1) L. Schlechter, Le Papillon de Solutré. Quatrains, dessins de Claire Lesbros, Esch-sur-Alzette, Phi, Québec, Écrits des forges, 2003. 134 pp. 12 euros.



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