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Danielle Roster (II)
 

Les Femmes et la création musicale.
Les compositrices européennes du Moyen-Age au milieu du XXe siècle.

 
 

Alma Schindler passait au tournant du siècle pour l'une des plus belles femmes de Vienne. Ses contemporains se plaisaient à la décrire comme une "femme fatale", exerçant sur les hommes une fascination érotique mais cruelle, et les entraînant à leur perte. Rares étaient ceux capables de se soustraire à la fascination générale exercée, vers la fin du XIXe siècle, par la figure symbolique de la "femme fatale". (...)

Il est problématique que la réception de la compositrice soit encore aujourd'hui déterminée par cette image de séductrice funeste - qui toutefois fascine moins qu'elle n'indigne -, et que tous les autres aspects de sa personnalité soient relégués à l'arrière-plan. Pour Brunhilde Sonntag (1987): " Elle avait visiblement aussi des traits ordinaires, se caractérisant par la coquetterie, la frivolité des femmes fatales assimilées au serpent séducteur […] Son apparence répondait pleinement à l'image de la femme transmise par les mythes et adaptée par la psychologie: l'alliance de la "grande mère" et du "serpent séducteur" est réalisée en Alma Mahler de façon remar-quable." Selon Sigrid Löffler (1989): "Elle avait la réputation de la femme fatale viennoise de la fin du siècle qui, dans son lit et son salon, collectionne les célébrités comme d'autres les timbres-poste […] Sur son seuil, se tenait toujours à ses pieds quelque artiste de renommée mondiale, éperdu d'amour pour la puissante maîtresse."

Françoise Giroud écrit dans son livre Alma Mahler ou l'Art d'être aimée (1988): " Elle est avare d'elle-même, cette jeune femme qui parle sans cesse de "donner" […] Fondamentalement, elle ne veut pas donner. Elle veut recevoir amour et gloire, gloire et amour comme le tribut que le monde lui doit. […] Un demi-siècle plus tard, on dira, on écrira, on répétera qu'Alma a tué Mahler. Qu'elle l'a placé dans une posture psychique telle que la maladie l'a trouvé vulnérable, privé de résistance. La thèse paraît audacieuse […] Mais s'il est vrai qu'on peut mourir d'amour, alors, oui, il en est mort […] Elle n'a jamais aimé, ce qui s'appelle aimer, ses enfants […]" Sur près de deux cents pages, Giroud adresse de sévères reproches à "Alma, la sirène aux yeux bleus". Le négatif est mis en relief, le positif omis. L'accent est hostile et réprobateur. La haine et l'indignation semblent être les seules motivations du livre. Dans le chapitre final de sa biographie, l'auteur - au demeurant ex-ministre de la Condition féminine ! - évoque le cimetière de Grinzing où repose Alma Mahler-Schindler, et termine par cette phrase triomphante: "Là, dans sa prison de pierre, il n'y a plus de place pour l'arrogance."

On peut s'inquiéter qu'au XXe siècle les femmes elles-mêmes reprennent à leur compte les images - de l'Antiquité, du Moyen Âge et de la Renaissance - de la séductrice "mauvaise" et "dangereuse": "sirène", "Ève", "serpent", "femme fatale", etc., et écrivent la biographie d'une compositrice visiblement sans s'intéresser à l'œuvre, mais en se souciant au premier chef de porter un jugement moral. (...) Effectivement, la plupart des présentations biographiques s'étendent fort peu sur la formation musicale d'Alma Mahler-Schindler, et ne disent à peu près rien de sa conception musicale et de ses compositions. Le choix des tournures linguistiques révèle à lui seul que les auteurs de ces ouvrages ne prennent pas vraiment la compositrice au sérieux. Alors que les hommes, sans exception, sont respectueusement cités par leur prénom et leur nom, ou simplement par leur nom, il est extrêmement rare que la compositrice elle-même ait droit au même traitement; on l'appelle familièrement ou on l'associe à d'autres à l'aide d'expressions aussi curieuses que "Alma et Mahler", "Alma et le génie Kokoschka", etc. (qu'on imagine les formules inverses: "Mahler-Schindler et Gustav", "le génie Mahler-Schindler et Oskar"). Par contre, on lui reproche constamment de n'avoir pas aimé comme elle l'aurait dû la musique de son mari, de n'avoir pas su comprendre sa grandeur. Françoise Giroud consacre en tout trois phrases laconiques aux compositions conservées, perdues et, à cause de l'interdit de Mahler, non écrites: "L'art n'y a peut-être rien perdu de majeur, comment savoir? La plupart de ses œuvres ont disparu. Mais ce n'est pas la question." Au XIXe siècle aussi il était courant que la tâche accomplie par une artiste soit mesurée non à son œuvre ("ce n'est pas la question"), mais à sa conduite, "méthode" qui n'avait et n'a bien sûr pas cours s'agissant des œuvres des compositeurs masculins. À quoi ressembleraient les livres d'histoire de la musique s'ils n'accueillaient que des compositeurs connus pour leur conduite moralement irréprochable, ou qui du moins, d'un point de vue purement humain, paraissent sympathiques aux musicologues? Il faut regretter que ces biographies à scandale, au ton moralisateur, soient depuis quelque temps si populaires. Clara Schumann-Wieck a été elle aussi, en 1990, victime d'une biographie de ce genre. Selon Camille Saint-Saëns: "De même que la morale n'a que faire d'être artistique, l'Art n'a que faire d'être moral. L'un et l'autre ont leur fonction et sont utiles à leur manière. Le but de la morale, c'est la morale: le but de l'Art, c'est l'Art, et pas autre chose."

À côté des "sirènes", des "serpents" et des "femmes fatales", ces livres et articles ressuscitent également les "muses". Karen Monson donne à sa biographie d'Alma Mahler-Schindler le sous-titre "Muse to Genius" - "Die unbezähmbare Muse" (La muse indomptable) dans l'édition allemande. Brunhilde Sonntag qui, dans sa contribution, ne consacre qu'une seule phrase aux compositions elles-mêmes, cherche à montrer qu'Alma Mahler-Schindler a volontairement sacrifié son activité de compositrice au rôle de muse, car "son excessive conscience d'elle-même se réalisait plutôt dans la "fécondation artistique" que dans la production artistique immédiate." L'image de la femme artiste qui sacrifie volontiers son talent créateur au mari, beaucoup plus doué, et trouve son accomplissement dans ce nouveau rôle de muse, fait également partie des vieux clichés fort en faveur au XIXe siècle. Brunhilde Sonntag - qui au demeurant est compositrice et considère pour elle-même la composition comme "l'une des plus belles formes de l'accomplissement humain" - trouve qu'Alma Mahler-Schindler ne manifesta guère d'amertume à l'idée d'être avant tout mère et amante; et pourtant ces regrets constituent précisément un des leitmotiv de son journal. Sonntag affirme qu'il était "presque impensable" qu'Alma Mahler-Schindler, en raison de l'idée très saine qu'elle avait d'elle-même, pût s'accommoder d'un rôle imposé et déplaisant. Elle en conclut qu'elle s'était "identifiée à ce rôle en plein accord avec elle-même": "À cet égard, ajoute Sonntag, elle échappe au cliché qui présente la femme moins comme un être humain que comme une simple victime." Pour Sonntag, "le fait qu'il était interdit aux femmes de se penser créatrices au vrai sens du terme" est aujourd'hui un "mot d'ordre", un "cliché", un "alibi" épuisé.

Danielle Roster
Traduit de l'allemand par Denise Modigliani. Paris: Editions l'Harmattan, 1998.

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