Le LSV | Ses activités | Ses membres | Liens


Emile Hemmen (I)
 

Repeindre la mémoire

(extraits)                     

Ecrire encore pour dire
l’odeur des draps,
l’appel des nuits,
le sang battant,
les traces de neige
qui nous habitent.
 
Ecrire encore,
l’oreille collée
au souffle de la nuit,
sous la pleine lune
et à deux pas  
de l’arbre solitaire.
 
Au seuil du feu,
là où  m’attend
un ciel à nettoyer.
               *
Pourtant,
l’enfance avait le goût du pain,
l’odeur du bois brûlé,
des lits cirés,
des petits pots de confitures
 
Odeurs
marquant la même saison fragile,
 
Petite chair blanche,
la peau tendue
contre le vent,
bardée d’envies secrètes.
 
Chair exilée
à l’intérieur des interdits.
 
Odeur de paille
où nos refus se déchiraient.
                *
Le feu- mystère
des anciens fours
avec un fruit caché
au fond d’une cendre chaude.
 
Fond lumineux
d’une longue après-midi
où le miroir a débordé de mouches,
où il y avait des corps
qui aveuglaient nos soifs
parmi le jeune gibier des champs.  
 
Les choses ont basculé
dans nos fatigues.
           
Longtemps après,
le goût du pain
nourrit encore notre mémoire.
                *
Mémoire unique,
mémoire qui n’est jamais la même.
 
Mémoire plombée
dans l’au –delà des mots.
 
L’odeur funèbre d’après guerre,
on ne sait plus
où elle nous a menés,
on ne sait plus
où elle nous a perdus.
 
Pour ajouter encore
un peu de vie à notre vie,
un peu de rêve à notre rêve,
quand tous nos souvenirs
reprennent leur liberté.
                *
Je pense à mes vingt ans
quand l’homme au casque
tenait sa proie.
 
Et l’épervier traçait ses signes
sur nos paroles de pain,
avec le froid
qui crevassait la peau.
 
Avec la part sauvée
de nos colères.
 
Avec la face cachée
de nos abîmes.
 
Avec l’adieu rapide
dans la blancheur
d’une dernière neige.
                *
Visage
que la mémoire a reconquis.
 
Feu traversé
dans le sourire de ton regard.
 
Terre de colère
où se déchirent
nos mains de cendre
pour trouver
tout ce qui est déjà perdu.
 
Les pas de l’ombre
accomplissent notre silence
au seuil de l’aube.
 
Ciel en pure perte
sur l’autre rive,
un ciel plus loin que ciel.
                *
Impartageable souvenir….
adieu, le bleu du ciel
qui ne sauve plus
le lieu d’exil,
le lieu des morts.
 
Adieu, aux mots vaincus,
aux mots éteints
qui ont fermé les yeux
avant de boire le sel
d’une longue tristesse inachevée.
 
Impartageable solitude…..
nous n’avons plus les mêmes regards,
les mêmes paroles,
la même lumière.
 
Impartageable toute l’éternité……
crépi vieilli
tournant vers nous
sa face blessée.
                *
Le porte à porte
des jours qui se dénouent.
 
Tes seins gonflés
pour le plaisir d’une bouche avide.
 
Et mes désirs
qui frôlent ta source
avec des gestes que nous ne trahiront jamais.
 
Le lieu
où tu as consenti
au cri de soif.
 
Où tu as pris la main
du temps qui passe.
                *
Entre le dit et le non-dit,
il y a des cris
qui ne crient plus,
il y a des pleurs
qui ne pleurent plus,
il y a des rêves
qui ne rêvent plus.
 
Avec cet autre,
proche des cendres,
étouffé dans notre voix.
 
Heures en rafales
qui se dissipent
sur nos visages
comme une fumée.
 
Et je sens croître
sur ta peau
le froid serré d’autres hivers.
                *
Ceux qui ont tant détruit,
ont tant blessé,
ont tant tué
et ceux qui ont trouvé
les armes abandonnées,
marchant sans que le jour s’annonce.
 
Les croix de bois repeintes en blanc
où le passé et l’avenir s’entretuaient.
 
Lieux tristes
dans ces espaces de boue
faits sang et larmes.
 
Fosse de toujours et pour toujours
avec l’odeur de chaux
et la couleur d’argile.
 
Je ne sais plus
ce que sera l’après
dans la mémoire de l’éternel.

Le LSV | Ses activités | Ses membres | Liens

© Emile Hemmen & LSV, 2004